La rhétorique de la chaire
Grâce à l'imposant travail mené par Vincenzo Romano, Luigi Firpo, Paolo Ghiglieri, Pier Giorgio Ricci et Roberto Ridolfi entre 1955 et 1974, nous connaissons le contenu des sermons que Savonarole a prononcés à Florence entre 1494 et 1498. Ces textes édités à Rome chez Angelo Belardetti sont toutefois dépourvus de notes.
À l'occasion du cinquième centenaire de l'anniversaire de la mort de Savonarole, les nombreuses études parues en Italie entre 1996 et 2001 (chez Sismel Edizioni del Galluzzo et sous la direction de Gian Carlo Garfagnini), ou bien dans les Quaderni del quinto centenario ainsi que les actes du colloque international qui s'est tenu à Paris en 1996, publiés l'année suivante par le Centre Interuniversitaire de Recherche sur la Renaissance Italienne, ont grandement contribué à faire avancer les recherches sur la prédication du prieur de San Marco. Mais paradoxalement, à de rares exceptions près, l'analyse de la forme que Savonarole donne à son discours intéresse peu.
Par conséquent, il apparaît aujourd'hui plus que nécessaire d'envisager « l'arme de la parole », pour reprendre le sous-titre de la dernière biographie de Savonarole publiée par Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini chez Passés/Composés en 2024, sous l'angle de la rhétorique de la chaire. L'examen approfondi de la façon dont le dominicain s'adresse aux Florentins apporte en effet des éléments pour comprendre l'immense succès tout comme l'échec final de celui que Machiavel voyait comme un « prophète désarmé » dont la parole avait « enveloppé » les Florentins. Cette conviction, qui a déjà animé l'ouvrage de Cécile Terreaux-Scotto, L'édifice des sermons savonaroliens. Rhétorique et politique à Florence à la fin du XVe siècle (Genève, Droz, 2023), est le fil conducteur des recherches dont les résultats sont publiés sur ce site.
Cette première édition critique des sermons de Savonarole s'appuie sur l'édition nationale des sermons de Savonarole, désormais libre de droits en vertu de la loi italienne n° 633/1941, art. 85 quater. Elle en reprend le texte tel qu'il a été établi selon les critères philologiques explicités dans les volumes papier, mais elle l'enrichit de notes.
Le travail d'identification des sources citées ou exploitées par Savonarole n'a jamais été conduit systématiquement jusqu'à présent, peut-être en raison de sa difficulté. De plus, l'importance que le dominicain confère à la conjoncture – ce qu'il nomme « diversité des temps », qui doit selon lui conditionner l'action – justifie l'établissement de notes ayant trait au contexte historique et à la pensée politique. Par ailleurs, le prédicateur s'inscrivant lui-même dans une lignée de dominicains impliqués dans les affaires politiques (saint Dominique, saint Pierre de Vérone, le cardinal Latino Malabranca, sainte Catherine de Sienne et saint Antonin), il est intéressant de souligner ce qui relève chez lui de la tradition de l'ordre des prêcheurs auquel il appartient. Enfin, les renvois à d'autres sermons permettent d'illustrer la pratique, très fréquente chez Savonarole, de l'autocitation.
Le commentaire rhétorique met en valeur la structure (dispositio) de chaque sermon, tout en identifiant les preuves logiques (logos), éthiques (ethos) et pathétiques (pathos) mobilisées par Savonarole (inventio). L'analyse insiste également sur la voix et les gestes (actio) du prédicateur ainsi que sur son choix d'une elocutio marquée par la simplicité.
Pour chaque sermon, la traduction en français d'un passage significatif permet à la fois de rendre la parole de Savonarole accessible au plus grand nombre et de constituer un florilège reflétant le rôle de prophète et de réformateur qu'il a voulu jouer dans la ville de Florence.
Le site SavonarOnline est en effet lié à un projet de plus grande ampleur, puisque les outils qui ont été créés ont comme objectif la mise en ligne d'un large corpus de textes dans le cadre du programme de recherche pluridisciplinaire et international PROPHIST visant à analyser sur un temps long (XIIe-XVIe siècles), et en Europe, l'articulation entre prophétie et histoire.
Savonarole prophète
« Dieu m'a donné la lumière de la prophétie et m'a envoyé prêcher », affirme Savonarole. Et dans son De veritate prophetica, il sous-entend que c'est à partir du moment où sa prédication a pris une dimension prophétique qu'il a eu du succès. Mais l'analyse approfondie de la façon dont le dominicain rend « recevable » (Sylvain Piron) sa parole prophétique reste encore à faire.
Ce que Dominique Maingeneau appelle la « scénographie prophétique » prend au moins trois formes dans la prédication de Savonarole. Premièrement, la définition de ce qu'est la prophétie et le bon prophète. Deuxièmement, la légitimation et la défense de son rôle de prophète. Troisièmement, son identification à des figures prophétiques de l'Ancien Testament. Parmi celles-ci, Amos – dont il reprend la dénégation « Ego non sum propheta », qui, comme toute feinte, confère davantage de force à ce qui est dit – et Moïse – qui conduit les Hébreux « à la nuque raide » (Exode, 32, 9) vers la Terre Promise, tout comme le prédicateur veut conduire les Florentins sur le chemin du salut – contribuent tout particulièrement à dessiner l'ethos prophétique du prieur de San Marco.
Dans ses premiers sermons, Savonarole met la prophétie au service d'une prédication apocalyptique et pénitentielle qui donne une lecture eschatologique du monde : il annonce que l'Église doit être « flagellée et rénovée ». Mais en 1494, et sur cette « terre prophétique » qu'est Florence (Stéphane Toussaint), le roi de France Charles VIII – qui descend dans la péninsule italienne pour revendiquer les droits de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples – peut incarner le nouveau Cyrus que Savonarole avait annoncé. De son côté, le dominicain peut présenter cet événement politique et militaire comme la réalisation de ce qu'il avait prophétisé, d'autant que les interrogations des Florentins devant le vide institutionnel créé par le départ forcé de Pierre de Médicis chassé de la cité lui donnent l'occasion de proposer et de défendre un changement politique. Soulignant la coïncidence entre faits annoncés et faits advenus, entre discours et faits, le prédicateur peut dès lors revendiquer l'effet performatif de son discours prophétique, exprimé par la formule « mon dire est un faire ».
Pour réaliser ce « faire », Savonarole mobilise tantôt la crainte et tantôt l'espoir, qui se rejoignent dans la prophétie conditionnée par laquelle, dit-il, « les choses annoncées s'accompliront si on ne change pas l'ordre des causes dont elles procèdent justement ». En d'autres termes, les fléaux s'abattront sur Florence si les Florentins n'acceptent pas de se repentir, une conversion qui ne doit pas être seulement morale et religieuse, mais aussi politique.
Ce glissement de la prophétie du champ spirituel au champ politique, qui ancre la prédication de Savonarole dans l'Histoire, justifie le choix d'annoter les sermons prononcés entre 1494 et 1498. Il est aussi au cœur du projet PROPHIST.
Le programme de recherche PROPHIST
Pour mener à bien ce programme de recherche, plusieurs questions pourront constituer autant d'axes de réflexion, parmi lesquelles :
Les responsables scientifiques : une équipe pluridisciplinaire et internationale
Cécile Terreaux-Scotto (porteuse du projet)
Cécile Terreaux-Scotto, qui a conçu le projet SavonarOnline, est Professeure d'études italiennes à l'Université Grenoble Alpes. Membre du LUHCIE (EA 7421) et membre associée de l'UMR 5316 Litt&Arts, elle est l'auteure de nombreux articles ainsi que d'une monographie sur Savonarole (L'édifice des sermons savonaroliens. Rhétorique et politique à Florence à la fin du XVe siècle, Genève, Droz, 2023) et elle pratique régulièrement la traduction.
Laurent Baggioni
Laurent Baggioni est professeur d'études italiennes à l'Université Sorbonne Nouvelle. Membre du LECEMO, il est responsable du centre d'études et de recherche sur la littérature italienne du Moyen Âge (CERLIM). Ses travaux portent sur la littérature italienne de la fin du Moyen Âge et sur l'histoire de la pensée politique florentine.
Bernard Hodel
Bernard Hodel est professeur d'histoire de l'Église à la faculté de théologie de l'université de Fribourg (Suisse). Ses travaux portent en particulier sur l'histoire dominicaine médiévale et sur l'histoire nationale suisse au 19ème siècle.
Michele Lodone
Michele Lodone est Professore associato d'histoire médiévale à l'Università di Modena e Reggio Emilia. Formé à la Scuola Normale Superiore de Pise et à l'EHESS (Paris), il a été Marie Curie Global Fellow aux universités de Venise et de Chicago. Ses recherches portent sur l'histoire culturelle et religieuse de la fin du Moyen Âge et des débuts de l'époque moderne, notamment sur les dissidences religieuses, les phénomènes charismatiques et prophétiques ainsi que sur l'histoire de la prédication. Parmi ses ouvrages : I segni della fine. Storia di un predicatore nell'Italia del Rinascimento (Rome, Viella, 2021).
Sonia Porzi
Sonia Porzi est Maître de conférences en études italiennes à l'Université Clermont-Auvergne et membre de l'IHRIM (UMR 5317). Elle a codirigé un ouvrage collectif sur Catherine de Sienne à laquelle elle a consacré sa thèse de Doctorat et plusieurs articles.